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Interview de Tommaso Colliva / Calibro 35 (french version)



Calibro 35
Interview de Tommaso Colliva (Calibro 35)
(Interview par Nicolas Ragonneau pour Paris DJs - novembre 2011)

Calibro 35 est un quartet italien (Luca Cavina: bass; Enrico Gabrielli: claviers; Massimo Martellotta: guitares; Fabio Rondanini: batterie) créé à Milan par l'ingénieur du son ('le cerveau') Tommaso Colliva. Fan absolu de musiques de polizieschi (les films noirs italiens) et de gialli, Tommaso a remarqué que, si tout le monde croît connaître les B.O.F italiennes, personne ne documente ni ne joue cette musique depuis des années. D'ailleurs, en dehors d'Ennio Morricone ou de Bruno Nicolai, qui se souvient de Gianni Ferrio, Stelvio Cipriani ou Gianni Mazza, à part quelques collectionneurs? En marge de quelques œuvres des maestri transalpins (Dario Argento, Mario Bava...), la plupart des polizieschi et des gialli étaient des films oubliables, mais les musiques l'étaient rarement, ce qui forme un des paradoxes les plus marquants de l'âge d'or du cinéma italien. Calibro 35 joue les musiques de films italiens dans un registre hard-funk, jazz ou garage, et compose des morceaux originaux à la manière des maîtres du genre, avec trois albums à leur actif (Calibro 35, Ritornano Quelli di... et RARE chez Ghost Records et Nublu) et vient de collaborer au nouveau projet d'Adrian Younge, Something About April (Wax Poetics Records). Tommaso a réalisé le mix ultime consacré aux musiques de films noirs italiens. Il revient ici sur la création de Calibro 35, la collaboration avec ses musiciens, et son travail d'ingénieur du son pour MUSE ou le groupe italien Afterhours.

Calibro 35

01. Comment est né Calibro 35?
Plusieurs facteurs convergents à la même période ont donné naissance au projet.
- Massimo et moi voulions faire quelque chose ensemble depuis longtemps, et selon nous il était écrit que Fabio en serait à la batterie (c'est le meilleur batteur que j'ai jamais rencontré).
- J'étais en tournée aux USA avec un autre groupe italien (Afterhours), et cet événement m'a poussé à réfléchir à l'héritage musical italien. "Que reste-t-il de la musique italienne et qui soit connu dans le monde entier, et dont on puisse être réellement fier?".
- Cela faisait des années que j'étais un 'crate digger', et je collectionnais principalement des BOF.
- J'avais un studio tout neuf à Milan qui n'attendait plus qu'un groupe pour l'inaugurer.
Alors je me suis dit: "pourquoi ne pas monter un groupe avec lequel on referait des musiques de films des années 60 et 70?". J'ai passé un coup de téléphone à Massimo, à Fabio et à Enrico (qui à l'époque était le claviers de Afterhours), je leur ai demandé si cela les amuserait de passer, de faire quelques morceaux, juste pour voir ce que ça pourrait donner. Il nous manquait cependant un bassiste, alors Enrico nous a présenté Luca (eux aussi voulaient faire de la musique ensemble), et le reste appartient à l'histoire...

02. Peux-tu nous raconter en détails comment tu as mené tes recherches?
Dans mon esprit, il semblait évident que les Polizieschi [polars italiens, NDR] serait le meilleur registre pour prendre du plaisir, avoir un son bien mortel et nous permettre de faire plusieurs morceaux en quelques jours. De plus Tarantino utilise ces musiques dans ses prods et ses films, donc il existe un public pour ce genre de musiques.
Ainsi le premier album est presque entièrement constitué de mes musiques de Polizieschi préférés. Il en manque deux ou trois mais les autres membres de Calibro ne les aimaient pas...

03. Est-ce qu'il y a une source importante pour ces archives musicales?
Cela fait 15 ans que j'écoute des BOF italiennes (j'ai 30 ans), alors j'ai une assez bonne vision de ce qui existe. Il y a eu des tonnes de rééditions et de compilations, mais au milieu de tout cela je dirais que la collection Easy Tempo forme une plutôt une bonne anthologie et assez complète, même si elle est un peu trop "easy" pour mes goûts personnels.

04. Pourquoi les compositeurs italiens de BOF étaient au-dessus du lot selon toi?
J'ai beaucoup réfléchi à cela après avoir formé Calibro. Je trouve que ce qui est vraiment intéressant et tout à fait particulier est le mélange des genres, des formations et des instrumentations de cette époque. Par exemple, entre le milieu des années 60 et le début des années 70 on demandait à des compositeurs de classique de faire dans la blaxpoitation. Ils ne pouvaient tout simplement pas y arriver, alors ils ont ajouté des éléments de funk dans leurs compositions pour orchestres, lesquels comprenaient aussi des musiciens de jazz... Tout cela a évidemment créé un clash musical et un kaléidoscope sonore plutôt complexe qui est devenu ce que nous connaissons désormais sous le nom d' "Italian Soundtracks".

05. As-tu pu voir tous les films des BOF que tu collectionnes?
Je ne peux t'assurer les avoir tous vus, mais je peux dire que j'en ai vu la plupart. Certains sont très difficiles à trouver, et d'autres sont disponibles en téléchargement mais dans une qualité épouvantable, alors j'ai dû arrêter d'en visionner car je commençais à avoir des problèmes de vue à force de regarder ce type d'images. Certains de ces films sont des grands films et d'autres, honnêtement, pas du tout.

06. Quel était le concept de chacun des trois albums?
Le premier, comme je te le disais plus haut, était une sort de "best of" des BOF de polizieschi. 'Ritornano Quelli Di' présente deux types de morceaux: des compositions originales que nous avons faites pour un documentaire américain (nommé 'Eurocrime'), et quelques versions mortelles de morceaux de Morricone, Ferrio et Ritz Ortolani. Entre ces deux albums, nous avons participé à de nombreux autres projets: BOF, compilations, sortie de vinyles, collaborations diverses... si bien que nous avions une quinzaine de morceaux qui n'étaient pas sur les albums, alors nous avons décidé de les réunir sous le titre 'RARE'.
Le concept du prochain album (sortie prévue en février 2012): mettre cinq musiciens italiens dans un studio à Brooklyn pendant cinq jours et voir ce qui en sort...

07. Quel son vouliez-vous pour ces disques?
Sur le premier album, on se rendait pas vraiment compte de ce que nous faisions et tout était nouveau pour nous. Imagine... Enrico n'avait jamais joué de clavinet ou d'orgue Eko Tiger avant que je ne lui demande de le faire pour Calibro. Nous avons essayé aussi de jouer des titres anciens sans trop sonner old school ou 'cliché', mais en même temps on voulait être rétro-futuristes sans utiliser la même sauce électronique attendue et dont tout le monde abuse.
Sur le deuxième album, on a dû créer notre propre musique sans perdre la dimension vintage et historique de notre son. Cela fut très instructif, car on a dû vraiment réfléchir à ce qui est vraiment l'essence de ce que nous faisons, tant sur le plan sonore que sur le plan musical.
'RARE' est un disque plus éclectique et il présente des essais et et des expériences sur plusieurs années. Certains morceaux ont été enregistrés avec seulement 6 micros, d'autres résultent de jam en studio, etc.



08. Parle-moi des musiciens de Calibro 35.
On est une bande plutôt hétérogène.
Massimo est un guitariste génial, avec une prédilection pour l'improvisation et un don pour fusionner avec les autres musiciens. Parfois, tu peux le regarder jouer sur scène, complètement habité et immergé dans son monde musical. Son expérience dans la composition de musiques originales pour des films ou des pubs est un élément capital pour nous: il est capable de trouver des mélodies et des riffs comme personne et en plus il joue de presque tous les instruments. C'est aussi le meilleur père qu'on puisse avoir.
Enrico a une formation plutôt solide, puisqu'il a étudié à la fois la clarinette et la composition au conservatoire de Milan; puis, à l'âge de 25 ans environ, il a découvert le rock et il a décidé d'abandonner le classique. Il a décidé d'embrasser la "rock and roll life" et de vivre tout ce qu'il ne faisait pas auparavant. Ces dix dernières années, je pense qu'il a joué sur quelque chose comme 60 disques, et il tourne sans arrêt avec ses autres groupes (Mariposa, Craxi, Afterhours) ou comme invité.
La première fois que j'ai écouté Fabio, nous étions à un concert avec Massimo, et on s'est demandé: "pourquoi n'est-il pas connu comme le plus grand batteur italien de tous les temps?". Je n'ai toujours pas de réponse. Il est précis et créatif, techniquement parfait et doué d'un talent unique en même temps. Il met son égo au service de la musique en lui donnant du caractère... parfait pour un batteur.
Luca est le seul membre avec lequel je n'avais pas travaillé avant Calibro et ce fut une découverte majeure. A: il se souvient d'absolument tout. (Je ne plaisante pas: il se souvient VRAIMENT de tout). B: il est certainement tombé dans le chaudron de potion magique "groove" quand il était petit, car il ne peut s'empêcher de remplir chacune des compos avec de méchantes lignes, parfaitement exécutées. C: pour lui comme pour les autres, il met la barre très haut. Il est toujours à la recherche de la perfection et il bosse dur pour y parvenir. J'aime cette attitude.

09. Quelle fut la réaction du public et de la presse quand vous avez commencé?
On ne savait pas trop comment tout ça se passerait. Comme on mélangeait tout un tas de genres (funk, rock, jazz pour n'en citer que quelques-uns), nous craignions que personne ne s'intéresse à nous puisque nous n'étions pas assez rock ou pas assez jazz. Heureusement, rien de cela n'est arrivé et nous avons été si bien accueillis dans des contextes si différents que je n'en reviens toujours pas... On a joué dans des festivals de classique, des événements d'avant-garde, des clubs de jazz, des clubs indé... partout. Et chaque endroit nous apporte idées et motivation. C'est vraiment une situation idéale.

10. Est-ce que tu penses que Calibro 35 a vocation à ne jouer que de la BO italienne, où est-ce que tu vois d'autres directions possibles pour l'avenir?
Eh bien, les BOF et le son des BOF font partie de notre ADN, alors nous n'abandonnerons jamais cet ingrédient. Mais en tant que groupe on progresse avec le temps qui passe et nous avons aussi envie d'expérimenter et d'explorer de nouvelles voies. Nous avons de la chance, car nous faisons les choses assez vite et nous n'avons pas le temps de nous ennuyer.



11. Les films noirs italiens étaient souvent très politiques, comment le reste du cinéma italien des années 60 et 70. est-ce que tu penses que cette tradition peut resurgir?
La situation politique est si différente de cette époque qu'il est presque impossible de faire la moindre comparaison. Je ne pense pas que le cinéma puisse jamais revenir à cela, tout simplement parce que le monde est différent.

12. Est-ce que tu aimerais écrire une musique originale pour un film noir? Quel serait le metteur en scène idéal?
Pas sûr. Le rêve serait de pouvoir faire la BOF d'un film de Steven Soderbergh, mais c'est sans doute trop demander...

13. Que penses-tu des réalisateurs qui utilisent des musiques de films d'autrefois pour leurs films? Par exemple, est-ce que tu as vu l'hommage français au giallo, AMER? La musique n'est pas une bande originale...
Je n'ai pas encore vu AMER, mais je vais le faire.
Je pense que la situation est compliquée pour les réalisateurs actuels. Il y a tant de musique facilement accessible partout, qu'il est sans doute trop compliqué/'chronophage' et trop coûteux d'emprunter cette voie de création de BO, mais on voit vraiment la différence quand la musique a été conçue APRÈS le film. Et encore plus quand les compositeurs sont impliquées à un stade précoce de la production et peuvent échanger avec les metteurs en scène avant que le film soit tourné.

14. Si on excepte le maestro Ennio Morricone, quel est ton compositeur de BOF préféré?
Sans hésitation : Gianni Ferrio.

15. Parle-moi un peu de toi. Comme beaucoup d'ingénieurs du son, tu es un homme de l'ombre. Mais tu as travaillé pour des artistes célèbres comme Afterhours, Franz Ferdinand et MUSE...
J'ai commencé comme ingé assistant dans un gros studio à Milan où je me suis fait les dents. Cela m'a donné la chance de travailler avec des musiciens incroyables, dans bien des sortes de genres musicaux. Je suis fou de musique et je suis plutôt un bon élève également, alors j'ai toujours trouvé des choses à apprendre des projets sur lesquels je bossais. Avec des artistes comme le groupe anglais MUSE ou les italiens d'Afterhours, j'ai une relation solide et durable, et c'est l'une des choses qui me plaisent le plus : c'est assez simple de travailler avec un artiste une fois, mais c'est beaucoup plus difficile de gagner sa confiance et de le rendre loyal.

16. Est-ce que tu as une perle cachée de la scène funk/jazz italienne à nous conseiller?
Mmmmm, pas vraiment, mis je dois avouer que je ne suis plus trop cette scène désormais...

17. Dernière question: l'Italie et l'Europe en général vivent des temps difficiles. L'italie voit ses jeunes quitter massivement le pays. Que penses-tu de la situation économique et politique?
C'est une honte, mais une conséquence assez logique des choix faits par notre classe politique depuis 20 à 30 années. J'ai 30 ans cette année, je lis les journaux tous les jours depuis 15 ans, et cela fait 15 ans que je lis tous les jours "le système italien doit être réformé car il n'est plus du tout viable"... pourquoi personne ne l'a fait ? Une fois qu'on a dit ça, l'Italie demeure cependant un des meilleurs pays où l'on puisse vivre.

Links :
Calibro 35 : official | facebook | myspace | parisdjs | soundcloud | twitter | vimeo
Tommaso Colliva : official | discogs | myspace
Ghost Records : official | facebook | myspace | twitter | youtube
Nublu : official | facebook | soundcloud | twitter | youtube
Nicolas Ragonneau

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