Music Is A Mission

To content | To menu | To search

Interview de Stephen Coates (The Real Tuesday Weld, french version)



The Real Tuesday Weld
Stephen Coates (The Real Tuesday Weld)
(Interview de Nicolas Ragonneau pour Paris Djs, janvier 2012)

Stephen Coates est un homme de masques, d'illusions et de faux-semblants. Depuis la fin du XXe siècle, et sous le pseudonyme étrange et féminin de The Real Tuesday Weld (l'actrice blonde d'Il était une fois en Amérique), il a signé des albums inclassables et mémorables comme I, Lucifer (2004), The London Book of The Dead (2007) ou The End Of The World (2008). C'est un monde baroque et romantique à la mélancolie douce-amère, dont Londres est le théâtre exclusif, et The Clerkenwell Kid (un autre de ses pseudonymes) le héros récurrent.
Bien avant la mode de l'électro-swing, Stephen avait créé son propre genre musical (l'antique beat) mêlant le jazz de l'entre-deux guerres, le cabaret, l'easy-listening et l'électro. Son nouvel album, Songs for The Last Werewolf (x.php/tag/SIX%20DEGREES">Six Degrees Records/USA), sort le 16 janvier. Présenté comme la bande originale du livre The Last Werewolf de Glen Duncan (Canongate Books, 2011), ce disque est commercialisé sous la forme d'un petit livre de format carré. Son autre projet, un groupe garage-blues psychédélique formé avec le chanteur Joe Coles, Lazarus and The Plane Crash (lire la chronique de l'album Horseplay ici), vient de sortir sur son label Antique Beat. Avec une grande sincérité et son ironie coutumière, Stephen Coates revient sur la formation de The Real Tuesday Weld, la façon dont il utilise ses rêves dans sa vie, son amour pour Londres, avant le mix exclusif qu'il a préparé pour Paris DJs, prévu le 17 janvier.

The Real Tuesday Weld

01. En préparant cet entretien, j'ai été frappé par ton obsession pour les rêves, dans d'innombrables chansons, jusqu'à ta BO du film surréaliste 'Dreams money can buy'. 'Le mot 'rêve' est capital dans ton univers.
Oui, c'est un mot essentiel pour moi, avec 'amour' aussi, bien sûr. Je continue à écrire des chansons avec ses deux mots dans les titres, comme ce morceau que je viens de finir pour la St-Valentin, 'Dreams Of Love'. Mais je ne suis un expert ni dans l'un, ni dans l'autre domaine.

02. Tu as fait un rêve où apparaissait le crooner Al Bowlly, un autre avec l'actrice américaine Tuesday Weld, et ces deux rêves t'ont poussé à choisir la voie de la musique et le nom de ton groupe. Est-ce que tu t'en souviens avec précision?
Je peux m'en souvenir comme si je venais de faire ces rêves. Al Bowlly se penchait, tel un géant, sur la statue d'Eros à Piccadilly. Je poursuivais Tuesday Weld qui s'enfuyait dans les rues de Londres, mais elle n'arrêtait pas de se retourner.

03. Il y a au moins un lien entre Tuesday Weld et Al Bowlly. Tu vois lequel??
Aaah - s'il te plaît donne-moi un indice !
- Eh bien, cela tient en un seul mot : prohibition. Al Bowlly est un chanteur célèbre des années 30, et "Il était une fois en Amérique", le film le plus connu de Tuesday Weld, se passe en partie pendant la prohibition américaine.
Ok, je voix mieux maintenant de quoi tu veux parler. J'aime beaucoup "Il était une fois en Amérique", un grand film et une grande B.O.F.

04. Quelle est la signification de ces rêves selon toi?
J'ai perçu le rêve avec Al Bowlly comme un signe: il falIait que je revienne à la musique que j'écoutais (du jazz des années 30 et de l'easy-listening) dans la maison qui m'avait vu grandir. L'apparition de Tuesday Weld était pour moi une sorte de but, une icône inatteignable sur le point de disparaître à tout jamais derrière l'horizon. Al Bowlly était en quelque sorte la première pop star anglaise, bien qu'étant grec en fait. Mais il y a quelque chose dans sa voix qui n'est pas de ce monde, et le fait qu'il soit mort sous les bombardements de Londres, après un concert, en fait une figure très romantique pour moi. Tuesday Weld semblait incarner une figure opposée - une beauté américaine, glamour, mais avec un cerveau.

05. Est-ce que tu t'intéresses à l'interprétation des rêves, particulièrement dans l'Antiquité?
Beaucoup. Pour expliquer cela, un rapide retour en arrière s'impose: au millieu des années 90, j'étais convaincu, comme toujours lorsqu'on est jeune, que j'allais connaître la révélation. Je pratiquais le bouddhisme, alors je suis parti vivre et étudier dans un monastère dans les montagnes au sud de l'Espagne. J'ai passé un moment extraodinaire là-bas mais... je n'ai jamais eu de révélation. Après mon retour à Londres et une histoire d'amour avortée, j'ai vécu une sorte de crise psychique ou, comme on dit en Angleterre, 'I went round the bend' [expression idiomatique pour dire 'devenir cinglé', NdT]. J'ai fait des expériences très étranges à Londres. J'ai commencé à étudier Jung, et donc à prendre mes rêves au sérieux (moi-même je me prenais déjà très au sérieux). J'ai pris de nombreuses décisions basées entièrement sur l'intuition et les rêves. Je le fais encore, bien que je sois devenu un peu plus professionnel ces dernières années.

The Real Tuesday Weld

06. On me dit que l'actrice Tuesday Weld monte un groupe nommé The Real Stephen Coates. Qu'est-ce que tu en dis?
Hahaha - très bien. J'ai reçu des lettres ou des messages pour Tuesday ces dernières années. C'est assez étrange. Est-ce que ces personnes vont sur mon site et pensent : "Tiens, désormais elle se fait passer pour un Anglais et elle fait de la musique, je vais quand même lui envoyer un message" ? Je partage l'admiration de ces gens pour elle, mais je pense que je lui ai épargné pas mal d'embarras en ne lui transmettant pas ces messages - ils sont souvent très spéciaux.

07. Ta musique créé un sentiment proche de ce moment de flottement entre la veille et le sommeil. Est-ce intentionnel?
Hé bien, je suis content d'entendre ça. Oui, c'est ce que je cherche à faire. Mes deux adages sont "un rêve dans chaque chanson" et "un film dans chaque chanson". Ce qui me fait penser à une chose, je ne sais pas si tu as déjà vécu ça, mais de temps en temps quand je rêve j'entends (dans mon rêve) une musique magnifique. Pas seulement magnifique, mais incroyablement commerciale. Mais à ce moment je commence à me réveiller et je fais tout ce que je peux pour revenir dans mon rêve, ou alors j'attrape mon téléphone pour y enregistrer la mélodie. La plupart du temps, c'est trop tard, et un ami m'appelle dans la journée pour me dire "c'était quoi ce message que tu as laissé sur mon répondeur avec ces grognements terribles?".

08. Comment as-tu commencé dans la musique?
Ma sœur et moi-même faisions de la musique quand nous étions petits, puis j'ai à peu près tout oublié quand j'ai étudié au Royal College Of Art. Ensuite j'avais en projet de retrouver les sons qui ont bercé mon enfance. Un ami a envoyé ce projet à un label qui m'a contacté pour le publier. Ils m'en ont demandé davantage ensuite, alors j'ai fait un disque avec eux puis j'ai fini aussi par signer avec un label américain. J'ai accepté à contrecoeur de faire un concert unique à Londres (4 chansons seulement), mais juste après j'ai été invité à jouer à New York et à Athens, et c'est comme ça que tout a commencé. Je n'avais aucune stratégie, j'ai juste suivi les choses au fur et à mesure. J'ai eu beaucoup de chance, j'ai pu bénéficier de l'enthousiasme et de l'hospitalité de certaines personnes. Et quand je suis invité, je réponds favorablement la plupart du temps.

09. Quels étaient tes dieux en musique quand tu étais adolescent?
J'étais très réceptif aux chansons, et sans doute davantage qu'aux personnalités. Et aussi aux films. J'ai été très influencé par Angel Heart, Brazil et The Singing Detective. Le premier artiste qui m'ait vraiment soufflé, c'est Gainsbourg.

10. Le mot 'cabaret' est souvent prononcé pour parler de ta musique. Est-ce que Gerschwin et Kurt Weill t'ont influencé?
J'aimerais bien. Et j'espère que c'est le cas, tout comme Cole Porter, Stephen Sondheim, Bertholt Brecht, Tom Waits et Kathleen Brennan.

11. Comment as-tu travaillé avec Glen Duncan sur 'I, Lucifer' et 'The Last Werewolf'?
Quelques informations pour bien resituer le contexte. Glen et moi-même sommes amis depuis longtemps. Quand nous habitions ensemble dans mon appart  à Ladbroke Grove, vivant chacun une crise existentielle en parallèle, nous avions l'habitude de nous lever le matin et de nous raconter les rêves que nous avions faits dans la nuit. A ce sujet, c'est une pratique que je conseille à chacun. Primo parce qu'on devient très intime sur le plan psychique avec ses amis et secundo parce qu'il n'y a rien de tel que d'entendre un ami vous dire ce qu'il voit dans vos rêves. Enfin, votre imagination est exacerbée par les images de vos propres rêves et celles de de vos amis. Et on se souvient aussi beaucoup mieux de ses rêves de cette manière.
Ainsi, à cause d'un rêve j'ai emménagé à Clerkenwell et Glen m'a rejoint quelque temps plus tard. L'heure était venue pour lui d'écrire un nouveau roman et pour moi un nouveau disque. Un soir nous étions au pub, un peu éméchés, et on s'est dit que ce serait intéressant de faire la bande originale d'un livre. C'est comme ça que 'I, Lucifer' est né. Nous habitions ensemble à cette époque alors le livre et l'album sont un peu comme un frère accompagné de sa petite soeur. On pensait que tout le monde allait copier l'idée, mais évidemment personne ne l'a fait alors on a recommencé avec The Last Werewolf. Je ne lis pas de fiction en dehors des livres de Glen. Pour The Last Werewolf il m'a confié le manuscrit et m'a suggéré d'en composer la bande originale. Alors je l'ai lu et un an après environ, les chansons sont venues.


The Real Tuesday Weld - Me and Mr. Wolf

12. Tu as déclaré bien des fois te sentir à l'aise avec la narration. Comme 'I, Lucifer' et 'The Last Werewolf' sont des bandes originales de livres, ne serait-il pas évident de réaliser un véritable album concept, le genre de disque que tu pourrais ensuite interpréter sur scène avec des acteurs, des danseurs, des invités de toute sorte?
J'aimerais faire ça. J'essaie d'aller dans ce sens. Le mini-album "At The End Of The World" que nous avons enregistré repose sur l'idée d'un concert enregistré le soir de l'Apocalypse. Je travaille à une comédie musicale avec Marcella Puppini et le dramaturge Mark Markham. Nos concerts sont assez théâtraux, ils présentent les films et animations que nous avons réalisés. J'aime cette idée de créer un petit monde que le public pourrait s'approprier, bien davantage qu'un simple concert.

13. Les paroles de tes chansons sont brillantes et en même temps très simples. Est-ce difficile de bien écrire avec des mots simples?
Merci. J'aime écrire des paroles, mais je trouve ça de plus en plus difficile avec le temps. Je pense que le secret est d'écrire beaucoup et de se corriger beaucoup. J'ai écrit beaucoup de chansons très mauvaises - je les tiens à l'écart de ma vue dans le tiroir du bureau. Il ne semble pas y avoir moyen d'éviter ça. C'est plus simple de bien écrire pour un tiers, ou de servir d'un personnage que je crée. Le livre de Stephen Sondheim 'Finishing The Hat' détient tous les secrets à ce sujet.

14. Parle-moi de ta vision fantasmée de Londres. Est-ce que tu vis encore à Clerkenwell?
J'ai toujours un appartement à ClerkenwelI, mais mon studio est à Vauxhall. Quand je suis arrivé à Londres, je me suis immédiatement senti chez moi. Il y a trois niveaux dans cette ville (et peut-être que c'est la même chose pour Paris) : en premier tu n'es qu'un 'visiteur'. Ensuite si tu décides de rester tu deviens un 'résident'. Enfin si tu te décides à rester définitivement tu deviens un 'habitant' - mais c'est la ville elle-même qui prend cette décision, pas toi. J'aime la plupart des villes mais quand je suis rentré d'Espagne j'ai vécu des expériences intenses qui ont totalement changé les choses. J'ai commencé à penser que j'étais au coeur d'une vaste histoire ou d'un mythe, et j'ai commencé à essayer d'écrire là-dessus.

15. Parle-moi de ton nouveau groupe, Lazarus and the Plane Crash.
Hé bien, c'est moi et Joe Coles, du groupe garage britanniques "The Guillotines". J'écris la musique et il se cahrge des paroles - c'est un poète génial dans le style de Captain Beefheart, et aussi un sacré performer. L'album 'Horseplay' sort en Grande-Bretagne en janvier, et peu de temps après en Europe. C'est une chose étrange et hirsute et je l'aime beaucoup.


Lazarus and The Plane Crash - King of the Village Fete

16. Tu as travaillé sur la bande originale du jeu vidéo L.A. Noire. Comment as-tu composé. Est-ce très différent d'une B.O.F classique?
Il m'ont téléphoné fin 2010, juste avant Noël. Je n'ai jamais joué au moindre jeu vidéo de ma vie, et avec toutes les musiques de films que j'ai faites j'étais plus impliqué dans le cinéma actuel, mais j'ai beaucoup aimé le brief. Il s'agissait d'écrire des chansons originales dans l'esprit des romans et films noirs des années 40. C'est ce que j'ai fait, j'ai enregistré avec Claudia Brucken de Propaganda, puis j'ai donné les morceaux séparés à Rockstar Games. Ils les ont disposés tout au long du jeu. Je ne sais pas trop comment ils font ça. Je ne sais pas si tu as vu le jeu, mais un monde complexe. Très stylé.

17. Je te laisse le dernier mot. Pose-toi une question et réponds-y comme dans un auto-entretien.
Qu'est-ce qui vient après ?
- J'aimerais donner davantage de concerts, particulièrement en Europe, travailler avec davantage de réalisateurs de films et aussi... ah oui: écrire un chef-d'œuvre.

Questionnaire de Proust

01. Ton classique de la littérature favori.
Les Grandes Espérances - Charles Dickens.

02. Ton poète ou écrivain préféré.
Peter Ackroyd.

03. Ton film muet préféré.
Underground - Herbert Asquith, 1927.

04. Dix films que tu emporterais sur une île déserte.
My Dinner with Andre, F for Fake, Brazil, The Eternal Sunshine of the Spotless Mind, I heart Huckabees, Synechdoche New York, The Last Picture Show, La Jetee, Mary Poppins, Dr Jivago.

05. Ton film de la Hammer préféré.
The Wickerman.

06. Ton film de loup-garou préféré.
(Est-ce que Proust regardait des films de loup-garous?!)
Le loup-garou de Londres.

07. Tes metteurs en scène préférés ?
Orson Welles, PT Anderson, Charlie Chaplin.

08. Ta B.O.F. préférée ?
Angel Heart.

09. Ton compositeur de classique préféré ?
Chopin.

10. Ta 'torch song' préférée ? (les 'torch songs' sont des chansons romantiques évoquant un amour perdu ou impossible)
September Song - Kurt Weill.

11. Ton peintre préféré ?
William Blake.

12. Ton musée préféré.
Museum of London.

13. Ton ou ta photgraphe préféré(e) ?
Lee Miller.

14. Un artiste ou musicien vivant avec lequel tu aimerais travailler.
Tom Waits.

15. Ta définition d'un rêve.
L'inconscient devenu conscient.

16. Ta définition d'un cauchemar.
L'inconscient devenu conscient. 

17. Ton mot d'esprit préféré.
'Plus haut monte le singe et plus on voit son cul'.

18. Une chose très importante que tu dois faire avant de mourir.
Faire un testament.

19. Ecris ton épitaphe.
Est né, a aimé, a passé. (Born, loved, dreamt, died).

Links :
The Real Tuesday Weld : official | antique beat | bandcamp | blogspot | discogs | facebook | myspace | parisdjs | soundcloud | twitter | wikipedia | youtube
Crammed Discs : official | discogs | facebook | myspace | parisdjs | soundcloud | twitter | wikipedia | youtube
Six Degrees Records : official | bandcamp | myspace | soundcloud | twitter |facebook | wordpress | youtube
Lazarus and The Plane Crash : official | facebook | myspace | twitter | youtube
Nicolas Ragonneau

Nicolas Ragonneau

Stay informed of all things Paris DJs and beyond thanks to our Twitter news

Comments are closed



You might also like

Hazmat Modine - Extra-Deluxe-Supreme

Entretien avec Wade Schuman (Hazmat Modine) #2

Le groupe Hazmat Modine est de retour à Paris le 20 juin pour un concert exceptionnel au New Morning. Une occasion unique de voir une formation rare en France mais au son vraiment inclassable. En octobre dernier, Nicolas Ragonneau rencontrait leur leader Wade Schuman à Harlem pour un second...
Marco Benevento

Entretien avec Marco Benevento

Marco Benevento est un jeune claviériste bien connu de la scène jazz et indé new-yorkaise. Un pied dans le groove et un pied dans l'expérimentation, il appartient à une tradition sophistiquée de musiciens qui explose tous les codes et les genres, passant, d'un projet à l'autre, d'élégantes mélodies...